
Je rêvais de partir en train-couchette pour Vienne, mais le prix exorbitant de 550,00€ m’a fait changer d’avis. Cependant, comme l’idée, avait germé dans ma tête, je me suis quand même laissée tenter par la destination, il faut dire que de jour, le prix est dérisoire. Il fallait juste que je prévoie un excellent roman pour occuper les huit heures de voyage. Celui de William Boyd, « Le romantique », était idéal pour cette excursion. J’aime raconter mes pérégrinations comme le héros du livre dont la vie traverse le XIXe siècle. Ce dernier estimait que l’époque produisait déjà trop de récits de voyage et pourtant en voici un de plus.
Une ultime grève du rail belge me fait avancer mon voyage d’un jour. Je fais escale à Cologne. Une chambre solo aussi large qu’un corridor m’attend à la Domstrasse.
Devant la cathédrale, le restaurant Gaffel m’évoque une soirée de carnaval où des musiciens déambulaient dans la salle, sous les verrières, tandis que des serveurs aux plateaux chargés de kölsch, ces petites bières locales, nous bousculaient.

La gare de Francfort où je dois faire escale est, comme toutes les gares, un endroit fascinant. Le monde en miniature s’y déploie. C’est la tour de Babel, on s’informe en allemand, on questionne en anglais, on crie en slave, on cherche en espagnol, on se salue en arabe. Des religieuses en bure noire côtoient des militaires aux havresacs chargés, des fillettes les dépassent sur leur trottinette rose, des Américains à la longue barbe grise et lunettes rondes les bousculent.

Le train traverse l’Allemagne d’ouest en est, en passant par Nürnberg, Regensburg
( Ratisbonne), Passau, Linz pour atteindre Wien en longeant de temps en temps le cours du Danube. En ce mois d’avril, les champs de colza sont lumineux. La campagne est bucolique : des villages proprets aux toits pointus, des églises au clocher bulbeux, des cultures de blé en herbe, des vergers fleuris, côtoient des lignes d’éoliennes et des champs de panneaux photovoltaïques.
J’arrive dans la capitale autrichienne avec un heure de retard sur les huit prévues.

L’immeuble dans lequel j’ai loué une chambre date de 1902. Il a été construit par l’architecte Oskar Laske. Il est de ce style art nouveau autrichien et porte le joli nom de Flora-Hof.
Ma logeuse n’est pas comme dans la chanson de William Sheller « La vieille dame autrichienne comme il n’en existe qu’à Vienne », mais une jeune musicienne chinoise de Hongkong qui joue du cor français. Elle est accueillante et très curieuse. Je vais partager son appartement pendant trois jours et à part cet accueil sympathique, je ne la croiserai plus de tout mon séjour.
Je prends mon petit déjeuner au café Foldegg où je suis certainement venue, il y a quarante ans. À Vienne, les cafés sont une institution, on y boit, on y mange, on y papote, on y lit les différents journaux suspendus à l’entrée, on y joue au billard, aux cartes, aux échecs, on y travaille sur son ordinateur. C’est le lieu social où toutes les générations se retrouvent.

À part sur les grands axes, les rues sont excessivement calmes, je n’y croise que des vélos. On se croirait encore pendant la période du Covid.
Je passe ma journée dans les musées du Belvédère, de l’Albertine, à la fondation Heidi Horten, dont la fortune héritée de son mari porte à polémique. Ce dernier s’est enrichi sous le régime nazi en rachetant des magasins juifs.
Les noms de rue attestent la portée musicale de la ville : Beethovenplatz, Johan-Straussgasse, Mozarthaus, Schubertring, Mahlerstrasse. Je m’arrête dans tous les cafés viennois que je croise : pour boire un café, manger une Sacher torte, un apfelstrudel et je termine par une soirée au Volksoper, avec une comédie musicale un peu kitsch et décevante.
Le jour suivant est férié, les rues sont calmes. Je n’entends que le chuintement du tram, le métronome du feu vert et au loin une fanfare que je n’arriverai jamais à rejoindre.
Petit déjeuner au café Muséum comme il n’en existe qu’à Vienne, dans les effluves douceâtres d’un bouquet de lilas. Puis, je continue mes visites avec le musée Léopold, qui présente une expo de toute beauté sur des œuvres d’Egon Schiele, accrochées dans un écrin bleu foncé.

J’ai également visité le musée des sciences naturelles et ses antiques collections dans un décor digne de l’Adèle Blanc-Sec de Tardi.

Je laisse l’agitation du centre-ville pour me diriger vers le nouveau musée de la photographie, qui se trouve dans l’ancien arsenal, un bâtiment au style néo-gothique apprécié des architectes du XIXe siècle. Certains ont même copié l’hôtel de ville de la Grand-Place de Bruxelles pour construire celui de la ville sur le ring, le boulevard qui entoure le centre, bordé des plus importants monuments de l’ancienne capitale impériale autrichienne.
Se reposer devant le Photomaton est délicieux, car il n’y a pas de bruit et une douce chaleur y règne.

Je termine par l’immeuble de Hundertwasser, une maison écologique faite de murs végétaux et de céramiques colorées. Je rentre par le tram 1 qui vient du Prater et me permet de déambuler une dernière fois dans la ville sans fatiguer mes vieilles jambes.
